La morphologie dérivationnelle est la partie de la grammaire qui étudie comment on fabrique de nouveaux mots à partir d’un mot de base, en lui ajoutant un préfixe, un suffixe, ou les deux. Par exemple, à partir de dent, on forme dentiste, dentaire ou dentition : des mots nouveaux, qui gardent un lien de sens et d’orthographe avec le mot de départ.
Pour un enfant qui apprend à lire et à écrire, comprendre ce mécanisme change tout : au lieu de mémoriser des milliers de mots un par un, il découvre que la plupart d’entre eux sont construits comme des puzzles. C’est aussi un levier très utilisé en orthophonie pour aider les enfants dyslexiques ou dysorthographiques à mieux orthographier les mots. Cette page fait le point : définition, vocabulaire, apports de la recherche, progression en séance, exemples d’exercices et jeux adaptés à chaque étape.
Qu’est-ce que la morphologie dérivationnelle ?
La morphologie est l’étude de la forme des mots et de leurs plus petites unités de sens, appelées morphèmes. Dans chanteuse, on distingue chant- (l’idée de chanter) et -euse (la personne qui fait l’action, au féminin). Chacune de ces deux parties porte un sens : ce sont des morphèmes.
La morphologie dérivationnelle s’intéresse plus précisément à la dérivation, c’est-à-dire à la fabrication d’un mot nouveau à partir d’un mot existant. Le mot obtenu s’appelle un mot dérivé, et l’ensemble des mots qui partagent le même radical forme une famille de mots.
Quelques exemples :
- dent → dentiste, dentaire, dentier, dentition ;
- jardin → jardinier, jardiner, jardinage, jardinet ;
- faire → refaire, défaire ;
- possible → impossible, possibilité, impossibilité.
Ce procédé est extrêmement productif en français. D’après un décompte classique de la lexicographe Josette Rey-Debove (1984), environ 80 % des mots du dictionnaire de langue qu’elle a étudié sont formés d’au moins deux morphèmes. Autrement dit, une large majorité des mots que l’enfant rencontre peut être « démontée » et comprise à partir de pièces plus petites.
Radical, préfixe, suffixe, allongement : le vocabulaire de base
Pour travailler la morphologie, quelques mots suffisent. Ils sont détaillés dans notre article préfixe, suffixe et radical expliqués aux enfants, mais en voici l’essentiel :
| Terme | Définition | Exemple |
|---|---|---|
| Radical | La partie du mot qui porte le sens principal. On l’appelle aussi « base ». | chanteur, chanter, enchanté |
| Préfixe | Un élément placé avant le radical, qui modifie le sens du mot. | relire, inconnu, prévoir |
| Suffixe | Un élément placé après le radical, qui modifie le sens et change souvent la classe du mot (nom, verbe, adjectif…). | lavage, lavable, rapidement |
| Allongement | Une ou plusieurs lettres qui s’intercalent entre le radical et le suffixe. Les linguistes parlent aussi de consonne de liaison ou d’interfixe. | bijoutier, cafetière, abriter |
| Famille de mots | L’ensemble des mots construits sur un même radical. | terre, terrain, enterrer, souterrain, atterrir |
Morphologie flexionnelle ou morphologie dérivationnelle ?
On confond souvent ces deux notions. La morphologie flexionnelle concerne les variations d’un même mot selon la grammaire : le pluriel (chat → chats), le féminin (grand → grande), la conjugaison (je chante, nous chantons). Le mot ne change ni de sens ni de classe : on parle d’accords et de terminaisons.
La morphologie dérivationnelle, elle, crée un mot nouveau, avec sa propre entrée dans le dictionnaire : chanteur n’est pas une forme de chanter, c’est un autre mot. Les deux types de morphologie sont utiles à l’orthographe, mais ils ne se travaillent pas de la même façon : la flexion relève surtout de l’orthographe grammaticale, la dérivation de l’orthographe lexicale (l’orthographe « du mot lui-même »).
Pourquoi la morphologie dérivationnelle aide-t-elle l’orthographe ?
Le français est une langue dont l’orthographe ne se déduit pas toujours de l’oral. Beaucoup de lettres ne s’entendent pas, et un même son peut s’écrire de plusieurs façons. La morphologie apporte une logique là où l’enfant ne voit souvent que des exceptions.
Retrouver les lettres muettes
C’est l’exemple le plus parlant. Pourquoi écrit-on grand avec un d ? Parce que ce d s’entend dans grandeur, grandir ou grande. De la même façon :
- dent → dentiste : le t final se justifie ;
- bavard → bavarder : le d final se justifie ;
- tapis → tapisser : le s final se justifie ;
- galop → galoper : le p final se justifie.
Cette astuce ne marche pas à tous les coups (on écrit tabac mais tabatière), mais elle fonctionne très souvent. Nous l’avons détaillée dans un article dédié aux lettres muettes en fin de mot.
Choisir entre plusieurs graphies d’un même son
Le son [ɛt] s’écrit -ette dans fillette, mais -ète dans planète. Savoir que -ette est un suffixe qui signifie « petit » permet de trancher dans de nombreux cas : maisonnette, camionnette, tablette. De même, les suffixes -ier et -ière signalent souvent un métier (pâtissier, couturière) ou un arbre (pommier, cerisier).
Comprendre les doubles consonnes
Beaucoup de doubles consonnes apparaissent à la jonction entre préfixe et radical : il + lisible → illisible, ir + réel → irréel, a + terre → atterrir. Quand on sait « découper » le mot, la double lettre devient logique.
Comprendre et retenir le vocabulaire
Enfin, la morphologie aide à comprendre les mots inconnus. Un enfant qui connaît -able (« qui peut être ») et in- (« pas ») comprend seul incassable. Le sens et l’orthographe se renforcent mutuellement.
Que dit la recherche sur la morphologie en lecture et en orthographe ?
La recherche sur la conscience morphologique, c’est-à-dire la capacité à réfléchir sur la structure des mots et à la manipuler, est abondante depuis une trentaine d’années. Voici ce que l’on peut en retenir, avec prudence.
- La conscience morphologique est liée à la lecture. Chez des élèves nord-américains de 3ᵉ et 5ᵉ année (8 à 11 ans environ), Carlisle (2000) montre que la capacité à analyser des mots dérivés contribue à la compréhension écrite, et que ce lien est plus fort chez les plus âgés.
- Elle aide à écrire les lettres muettes. Chez des enfants francophones du Canada, Sénéchal, Basque et Leclaire (2006) observent que les connaissances morphologiques prédisent la bonne écriture des lettres muettes finales. En 4ᵉ année (9-10 ans), les enfants qui disent « penser à un mot de la même famille » écrivent ces mots aussi bien que ceux qui les connaissent par cœur.
- Les enfants utilisent spontanément les suffixes pour écrire. Pacton, Fayol et Perruchet (2005) montrent que des enfants de 8 à 11 ans tiennent compte à la fois des régularités de l’orthographe et de la morphologie (par exemple, le suffixe diminutif -ette) quand ils écrivent des mots inventés.
- Les enfants dyslexiques ont des difficultés, mais la morphologie reste une piste. Casalis, Colé et Sopo (2004) constatent que des enfants dyslexiques obtiennent des résultats inférieurs à ceux d’enfants du même âge dans des tâches morphologiques, ce qui suggère que la conscience morphologique se développe en lien avec la lecture et la phonologie.
- Elle peut s’entraîner tôt. Casalis et Colé (2009) montrent qu’un entraînement morphologique en grande section de maternelle améliore la conscience morphologique, avec des effets qui dépassent la seule phonologie.
- Les méta-analyses sont encourageantes. Bowers, Kirby et Deacon (2010) concluent, à partir de 22 études, que l’enseignement morphologique est bénéfique, en particulier pour les lecteurs en difficulté, et plus efficace lorsqu’il est intégré à un travail plus large sur l’écrit. Goodwin et Ahn (2010, 2013) trouvent un effet global modéré de l’enseignement morphologique sur l’écrit, avec des effets plus modestes, mais présents, sur l’orthographe. Chez des personnes dyslexiques, Galuschka et ses collègues (2020) relèvent que les interventions en orthographe fondées sur la phonologie, les règles orthographiques et la morphologie ont un effet modéré à fort.
Deux nuances importantes : une grande partie de ces méta-analyses porte sur l’anglais, et la morphologie n’est jamais un remède unique. Elle complète le travail sur le code phonologique et sur la mémoire orthographique. Pour en savoir plus sur la façon dont ces leviers se combinent en séance, lisez notre article sur l’efficacité en orthophonie pour la rééducation de l’orthographe.
Comment travailler la morphologie dérivationnelle en séance ?
Il n’existe pas une seule bonne progression, et chaque orthophoniste l’adapte au profil de son patient après le bilan. Voici celle que nous proposons, du plus simple au plus complexe.
- Découvrir le radical et le suffixe (dès 7 ans environ). On part de mots très fréquents et transparents : fleur → fleuriste, chant → chanteur. L’enfant apprend à repérer le « mot caché » dans le mot long.
- Explorer les suffixes un par un (8-10 ans). On travaille un suffixe à la fois, son sens et son orthographe : -ier/-ière pour les métiers, -ette pour « petit », -age pour l’action. Notre liste des suffixes avec leur sens peut servir de référence.
- Ajouter les préfixes (dès 9-10 ans). On aborde les préfixes les plus courants (re-, dé-, in-, pré-), puis leurs variantes orthographiques (im-, il-, ir-).
- Traiter les allongements et les radicaux qui changent (10 ans et plus). Bijou → bijoutier, mer → marin, pied → piéton : c’est l’étape où l’on découvre que le radical peut varier et que certaines lettres s’ajoutent.
- Transférer en écriture. L’objectif final est que l’enfant utilise la stratégie seul, en dictée comme en rédaction : « Je ne sais pas comment s’écrit ce mot ? Je cherche un mot de sa famille. »
Exemples d’exercices de morphologie dérivationnelle
Ces activités se font à l’oral comme à l’écrit, en séance, en classe ou à la maison.
- Le mot caché : trouver le radical dans boulangerie, refroidir, lavable.
- La fabrique à mots : à partir d’un radical (long), fabriquer le plus de mots possible (longueur, allonger, longuement, rallonge).
- Le métier mystère : « Celui qui vend des fleurs est un… » (fleuriste), « celle qui fait des gâteaux est une… » (pâtissière).
- Le détective des lettres muettes : trouver la lettre finale de chat, galop ou rang grâce à un mot de la même famille.
- L’intrus : repérer le mot qui n’appartient pas à la famille (mer, marin, merci, marée).
- Le tri par suffixe : classer des mots selon ce que le suffixe indique (une personne, un lieu, un objet, une qualité).
Pour démarrer sans matériel, l’activité gratuite Le Catalogue de Noël propose de repérer préfixes, radicaux, allongements et suffixes dans un catalogue sur le thème de Noël.
Quel jeu pour quelle étape ?
Les jeux de Plume Orthophonie ont été conçus par Camille, orthophoniste depuis 2016, pour suivre cette progression. Chacun correspond à une étape.
| Jeu | Âge | Joueurs | Ce qui est travaillé |
|---|---|---|---|
| Morpho Toutou | Dès 7 ans | 2 à 4 | Assembler un radical et un suffixe : l’initiation |
| Morpho Aventure | Dès 8 ans | 1 à 2 (solo ou duo) | 10 suffixes explorés en 10 séances progressives |
| Morpho Caraïbes | Dès 10 ans | 2 | Préfixes, radicaux, allongements et suffixes : la construction complète du mot |
- Pour découvrir : Morpho Toutou, le jeu de cartes pour débuter la morphologie dérivationnelle, où l’enfant forme des mots en associant radicaux et suffixes.
- Pour un travail structuré sur les suffixes : Morpho Aventure, 10 suffixes en 10 séances, jouable en solo ou en duo, avec une progression de la découverte jusqu’à l’écriture sans modèle.
- Pour aller plus loin : Morpho Caraïbes, le jeu des préfixes, radicaux et suffixes, pensé pour le CM2, le collège et les adultes.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre morphologie dérivationnelle et flexionnelle ?
La morphologie flexionnelle fait varier un même mot selon la grammaire (pluriel, féminin, conjugaison) : chat, chats. La morphologie dérivationnelle crée un mot nouveau à partir d’un autre : chat → chaton. La première relève des accords, la seconde du vocabulaire et de l’orthographe lexicale.
À partir de quel âge peut-on travailler la morphologie dérivationnelle ?
À l’oral, les enfants manipulent des mots dérivés très tôt. Un travail explicite peut commencer dès la grande section, comme l’ont montré Casalis et Colé (2009). À l’écrit, on commence généralement vers 7 ans, avec des radicaux et des suffixes simples.
La morphologie dérivationnelle est-elle utile pour un enfant dyslexique ?
La recherche suggère que l’enseignement morphologique profite particulièrement aux lecteurs en difficulté, en complément du travail phonologique. Mais chaque enfant est différent : en cas de difficultés persistantes, seul un bilan orthophonique permet de poser un diagnostic et de définir des objectifs adaptés.
Quels sont les suffixes à travailler en premier ?
On commence en général par des suffixes fréquents et au sens clair : -ier/-ière (métiers, arbres), -eur/-euse (celui qui fait), -ette (petit), -age (action). Ils permettent de former beaucoup de mots courants et d’obtenir vite des réussites.
La méthode de la famille de mots marche-t-elle toujours pour les lettres muettes ?
Non, mais très souvent. Il existe des exceptions (tabac → tabatière, abri → abriter). C’est pourquoi on l’apprend comme une stratégie de vérification, à confirmer si besoin dans le dictionnaire.
Les parents peuvent-ils travailler la morphologie à la maison ?
Oui, sous forme de jeux courts : chercher des mots de la même famille, deviner des métiers, jouer à un jeu de cartes. Dix minutes de jeu régulier valent souvent mieux qu’une longue séance de copie. Ces activités ne remplacent pas une prise en soin orthophonique quand elle est nécessaire.
Sources
- Bowers, P. N., Kirby, J. R., & Deacon, S. H. (2010). The effects of morphological instruction on literacy skills: A systematic review of the literature. Review of Educational Research, 80(2), 144-179.
- Carlisle, J. F. (2000). Awareness of the structure and meaning of morphologically complex words: Impact on reading. Reading and Writing: An Interdisciplinary Journal, 12, 169-190.
- Casalis, S., Colé, P., & Sopo, D. (2004). Morphological awareness in developmental dyslexia. Annals of Dyslexia, 54(1), 114-138.
- Casalis, S., & Colé, P. (2009). On the relationship between morphological and phonological awareness: Effects of training in kindergarten and in first-grade reading. First Language, 29(1), 113-142.
- Galuschka, K., Görgen, R., Kalmar, J., Haberstroh, S., Schmalz, X., & Schulte-Körne, G. (2020). Effectiveness of spelling interventions for learners with dyslexia: A meta-analysis and systematic review. Educational Psychologist, 55(1), 1-20.
- Goodwin, A. P., & Ahn, S. (2010). A meta-analysis of morphological interventions: Effects on literacy achievement of children with literacy difficulties. Annals of Dyslexia, 60(2), 183-208.
- Goodwin, A. P., & Ahn, S. (2013). A meta-analysis of morphological interventions in English: Effects on literacy outcomes for school-age children. Scientific Studies of Reading, 17(4), 257-285.
- Pacton, S., Fayol, M., & Perruchet, P. (2005). Children’s implicit learning of graphotactic and morphological regularities. Child Development, 76(2), 324-339.
- Rey-Debove, J. (1984). Le domaine de la morphologie lexicale. Cahiers de lexicologie, 45, 3-19.
- Sénéchal, M., Basque, M. T., & Leclaire, T. (2006). Morphological knowledge as revealed in children’s spelling accuracy and reports of spelling strategies. Journal of Experimental Child Psychology, 95(4), 231-254.